Wednesday, 8 February 2012

Les centuries ou le passage de l’astrologie à l’onomancie

 

6 Les centuries ou le passage de l’astrologie à l’onomancie

Il est un point sur lequel buttent nos recherches et nos réflexions, c’est la question de l’usage que l’on était censé faire des quatrains prophétiques. Est-ce que les épîtres placées en tête des quatrains nous expliquent le mode d’interprétation proposé ? Mais qu’en était-il déjà pour les almanachs et les pronostications que Nostradamus fit paraitre de son vivant, pourquoi se les procurait-on ? Plus largement, qu’attendaient les clients de Nostradamus avec lesquels il correspondait, puisque un volume fut constitué de ses lettres (édité par Jean Dupébe, Lettres inédites, Droz, Genève, 1983) Mais comment donc, dans les années 1580 lisait-on les Centuries, comment choisissait-on les quatrains signifiants parmi tant de possibilités? Serait-on passé d’une lecture prospective à une lecture rétrospective ?

Nous partirons d’une expérience personnelle : deux moments clef de notre recherche pour déterminer la date de certains quatrains et donc, indirectement, fixer un terminus à certaines éditions comportant les dits quatrains, ont concerné deux quatrains comportant un nom de ville, Tours pour IV, 46 et Chartres pour IX. 85. Si ces noms n’avaient pas figuré, nous n’aurions pas jugé que notre analyse aurait été convaincante. Or, il est probable qu’il dut en être ainsi pour les premières lecteurs des Centuries avant que ne se mette en place un lourd appareil exégétique, une littérature spécifique dont le Janus Gallicus est la première manifestation, suivi en 1656 par le Dominicain Giffré de Réchac, avec l’Eclaircissement des véritables quatrains, paru anonymement et qui plus est très partiellement. La comparaison entre la production centurique sous la Ligue et celle sous la Fronde est frappante. Dans le premier cas, pas de commentaire, dans le second, des pamphlets se servant de quelques quatrains triés sur le volet et ne laissant plus au public une quelconque liberté de se promener à travers les rangées de quatrains, jusqu’à ce que l’œil soit attiré par quelque bosquet de mots...

Selon nous, une loi non écrite, accordait la plus grande importance aux noms propres et cela s’exprimera de façon exacerbée et caricaturale avec ces quatrains tirés de la Guide des Chemins de France de Charles Estienne, ce qu’a relevé heureusement Chantal Liaroutzos30, sans en tirer cependant toutes les implications. C’est ainsi d’ailleurs que le nom de Varennes a connu la fortune que l’on sait, par sa présence au quatrain IX 20. Pour s’intéresser à un quatrain porteur d’un nom de lieu ou de personne, il importe d’avoir quelques rudiments d’histoire ou de se situer dans une actualité immédiate. Dans les deux cas que nous avons évoqués, le quatrain Tours et le quatrain Chartres, il est clair que cela ne fait plus guère sens de nos jours, si l’on ignore ce que ces deux villes ont pu signifier dans les années 1589-1594 mais rien n’interdit de penser qu’ils pourraient à nouveau frapper les esprits s’il se passait quelque chose, un beau jour, dans ces villes.

On nous objectera qu’il est des quatrains célèbres qui ne comportent pas de nom propre. On pense à celui relatif à la mort d’Henri II dont tant de biographes nous disent qu’il défraya la chronique, au lendemain de ce tragique événement :

I 35

Le lyon jeune le vieux surmontera

En champ bellique par singulier duelle

Dans caige d’or les yeux luy crevera

Deux classes une puis mourir mort cruelle.

Rien en apparence ne contraint le lecteur à associer ce quatrain, avec quelque conviction, à un tel quatrain, de toute façon composé post eventum –dès lors que l’on rejette la thèse d’une parution des Centuries du temps de Nostradamus. Mais si l’on connait le nom du malheureux adversaire, Gabriel de Lorges, comte de Montgomery, on remarque alors l’anagramme assez transparent, caige d’or, pour Orge. Le jeu de mots est assez transparent bien qu’à notre connaissance, personne ne l’ait à ce jour signalé. D’autres quatrains avec le mot « grain »- parfois changé en « grand » 31- peuvent aussi se référer à l’orge et dans ce cas, un nom commun, voire un adjectif, peut devenir un nom propre...

Citons le cas du quatrain 100 de la Vie centurie, absent de toutes les éditions antidatées (1557, 1568)

Fille de l’Aure, asyle du mal sain

Où jusqu’au ciel se void l’amphithéâtre

Prodige veu, ton mal est fort prochain

Sera captive & deux fois plus de quatre

Nous y voyons une allusion à Catherine de Médicis, fille de Laurent, d’où le jeu de mots : fille de l’Aure, la reine mère du roi Henri III meurt en janvier 1589..Ce quatrain reparait dans le Janus Gallicus et dans nombre d’éditions du siècle suivant y compris dans la traduction anglaise de 1672.

Nous avions également signalé le cas de VI, 85, donc parmi les apports les plus tardifs au premier volet puisque se situant au-delà du 83 e quatrain, qui clôturait la centurie VI des éditions parisiennes :

Premier d’esté le jour de sacre Urban.

Allusion au règne très bref d’Urbain VII, au cours du mois de septembre 1590- débutant en Eté - mais peut être paru avant sa mort de malaria. Dans ce cas, l’on aurait là une date assez nette, celle de son élection, le sacre n’ayant pu avoir lieu à temps.

La question des anagrammes est bien connue dans le second volet : Mendosus pour Vendôme et Norlaris pour Lorraine, si bien que tel mot incompréhensible peut se révéler renvoyer à un nom propre. Mais ces noms figurent également en clair, au sein du même second volet, à l’intention probablement des lecteurs les moins perspicaces pour lesquels il faut mettre les points sur les i.. N’oublions pas Chyren, anagramme récurrent d’Henri. A VIII, 67, c’est Nersaf pour France, qui renvoie au cardinal de France. PAR. CAR NERSAF à ruine grand discorde. Mais en VIII, 4, le quatrain est en clair : « Le Cardinal de France apparaitra. »32

On pourrait aussi citer le quatrain évoquant le Marquis de Pont à Mousson, fils du duc de Lorraine et prétendant au trône de France, lors des événements qui suivirent l’assassinat d’Henri III.

VII, 24

Grand de Lorraine par le Marquis du Pont

Cette centurie VII qui est la plus tardive du premier volet et qui est une pièce rapportée, au-delà de la centurie VI se terminant par un avertissement conclusif latin Ce quatrain figure dans l’édition d’Anvers 1590 à 35 quatrains à la VII..

On n’a pas de mal évidemment à s’intéresser aux quatrains comportant le nom de Guise : toujours dans cette centurie VII additionnelle (annoncée dans les éditions parisiennes 1588, par ses « 39 articles ») :

VII 29 le Grand de Guise se viendra debeller

Nous signalions plus haut le recours à des mines de noms de lieux, puisés dans les itinéraires élaborés par Charles Estienne. Mais ces noms peuvent être modifiés pour la circonstance. C’est ainsi que l’un de ces quatrains, IX, 86, comportant le nom de Chastres aura été retouché pour faire apparaitre celui de Chartres, cathédrale du couronnement d’Henri IV, en janvier 1594/ Mais nous sommes là au sein du second volet, lequel d’ailleurs est le seul à emprunter à Estienne, ce qui est, selon nous, révélateur de l’existence d’une certaine tradition de recours aux noms propres.

Il y a ainsi tout un codage de noms propres, comme ce verset répété ;

IX 41 Le Grand Chyren se saisir d’Avignon

Ou encore Roy de Bloys en Avignon régner.(VIII, 38 et VIII, 52)

Le cas des sixains confirme toute l’importance des noms propres : on y trouve des allusions assez transparentes à Concini, Marquis d’Ancre (sixain n°1), mais celui –ci ne devint Marquis qu’en 1613, l’anagramme de Biron en Robin (sixain 6), lequel fut exécuté en 1602, mais il est à souligner que ce texte comportait des clefs qui figurait in fine mais qui n’ont pas été reprises dans les éditions centuriques33, ôtant une partie de son intérêt au texte mais lui ouvrant de nouvelles perspectives tout au long de sa longue carrière dans le XVIIe siècle, notamment dans les interprétations du chevalier de Jant, dans les années 1670. Un cas extrême est celui du 52e sixain : « Encor un coup la sainct Berthelemy » Quant au « suc d’orange »(sixain 5), il renvoie à Guillaume d’Orange.

L’on voit ainsi que le lecteur avait quand même sur quoi accrocher son regard. Cela présente un grand intérêt pour celui qui veut dater les éditions car ces noms propres peuvent, dans nombre de cas, difficilement être mis sur le compte du hasard ou de quelque inspiration prophétique. Ces quatrains ou sixains portent en eux-mêmes leur terminus. Le cas de Concini est assez remarquable car il ne devient Marquis qu’en 1613 et il n’émerge aux côtés de Marie de Médicis, sa compatriote italienne, qu’à la mort d’Henri IV en 1610. Comment pourrait-on dès lors dater de 1605 des éditions des Centuries comportant des allusions à Concini ? C’est pour cette raison, probablement, que l’on a supprimé les clefs y faisant référence et qui accompagnaient l’édition Morgard (cf. nos Documents inexploités sur le phénomène Nostradamus, op. cit.). Le fait que les sixains soient précédés d’une Epitre à Henri IV datée de 1605 aura induit en erreur nombre de bibliographes. Il convient probablement de situer une telle production sous la régence de Marie de Médicis et autour de 1614, période marquée par de nombreux pamphlets anti-Conchine. Concini, comte de la Penna, est d’ailleurs probablement aussi brocardé quand il s’agit de plume (penne) Sixain VI, la plume au vent.

On nous objectera que dans nombre de cas, un nom peut valoir pour divers événements. Un prénom vaut pour plusieurs rois (Henri) ou papes (Urbain), telle ville a été au cours de son histoire le théâtre de diverses actions surtout si l’on prend en considération l’histoire antérieure à Nostradamus, sous prétexte que les centuries recyclent des chroniques des siècles passés (cf les travaux de Peter Lemesurier et l’ »effet Janus » qui associe passé et futur). Mais pour en revenir aux six exemples de lecture des quatrains que nous avons revendiqués personnellement I, 35, IV 46, VI, 100, VI, 85, VII 24, IX 86 (cf supra), nous dirons que ce que nous retenons c’est la coïncidence entre la date de publication et l’événement concerné, ce qui implique évidemment de déterminer cette date. C’est évidemment hors de question pour celui qui utilise des éditions d’un seul tenant, où l’on a fait disparaitre toute indication d’addition, ce qui est le cas des éditions Antoine du Rosne 1557, qui n’offrent aucune prise et qui de ce fait sont plus « modernes », plus achevées que les éditions que d’aucuns voudraient nous convaincre qu’elles les précédent. Il n’est évidemment pas question d’associer ici des quatrains à des événements se situant avant 1559(mort d’Henri II) ou après 1617 (assassinat de Concini)

Mais quand on nous explique qu’en 1588, le quatrain IV 46 « manque » et qu’on le retrouve dans les autres éditions, on a quand même le droit de penser que l’addition de ce quatrain coïncide étrangement avec le statut de Tours, comme rivalisant avec Paris contrôle par les Ligueurs. Quand on sait que la centurie VII se situe en fin de processus, en tant qu’addition à la centurie VI, on peut légitimement noter que le Marquis du Pont -associé dans le même verset à Lorraine- est en piste, du fait de son ascendance carolingienne prétendue- dans la course dynastique qui se joue à la fin des années 1580. Quant à l’éphémère règne d’Urbain VII, qui ne dura que quelques jours du mois de septembre 1590, il apparait dans un quatrain des ultimes ajouts complétant la centurie VI et il permet donc une très grande précision dans la datation des quatrains 84 à 100 de la dite centurie, tout comme d’ailleurs IX, 86, à propos du couronnement de Chartres, figurant dans une centurie hostile à la Ligue. Il fait d’ailleurs pendant à IV, 86, quatrain qui appartient à la partie additionnelle aux 53 quatrains qui constituèrent un temps la dite centurie et qui annonce un sacre à Reims et à Aix la Chapelle, ce qui renvoie aux prétentions lorraines, réveillées à la mort du duc d’Alençon, en 1584, ouvrant une crise dynastique, du fait de l’absence d’héritiers directs de la maison de Valois...

Avecq Sol, le Roy fort & puissant

A Reims & Aix sera receu & oingt. :

En ce qui concerne les emprunts à la Guide des Chemins de France, Pierre Brind’amour avait fait remarquer que les attaques d’un dénommé La Daguenière en étaient inspirées. Le nom même de La Daguenière jouxte même celui de Varennes34.

Ces arguments, on l’aura compris, viennent compléter notre dossier fondé par ailleurs sur divers critères parfois plus complexes à intégrer. Mais précisément, on se sert ainsi de ce qui a certainement fait le succès des dites Centuries.

Tout se passe ainsi, comme si l’on était passé des almanachs qui s’articulent sur des dates, des semaines, des mois, des années vers des centuries qui s’appuient sur des noms propres ou du moins qui doivent être lus dans ce sens, quitte à trouver des allusions au travers d’une expression apparemment insignifiante. Le nom remplace la date comme donnée prophétique majeure et l’on pourrait parler d’onomancie se substituant à l’astrologie, c’est-à-dire, ici, une divination capable d’annoncer des noms, ce qui doit être distingué de ce que l’on entendra au XIXe siècle, à savoir une façon à partir du nom de connaitre l’avenir de quelqu’un, voire de dresser son thème.35. Cette rivalité entre astrologie et onomancie est toujours d’actualité, avec l’émergence d’une numérologie. Mais, comme on l’a dit, les Centuries relèvent d’un autre type d’onomancie qui ne se maintient plus de nos jours que dans les cabinets de voyance. Un voyant est souvent admiré parce qu’il a su donner un nom propre. C’est cela qui lui confère du crédit. L’astrologue, quant à lui, ne saurait prétendre à une telle performance, du moins avec les outils dont il dispose. Au départ, il n’était peut être question que d’allusions à mots couverts à l’encontre ou en faveur de certains personnages, mais il devint commode de passer par le mode prophétique pour ce faire. Le fonds de commerce du centurisme est assurément son capital de noms propres et de tout ce qui peut être assimilé à un nom propre.

Disons un mot du cryptogramme (« adiousté depuis l’impression de 1568 ») figurant à la fin de la Xe centurie et qui se référe à l’an 1660 :

Quand le fourchu sera soustenu de deux paux (M)

Avec six demi-corps (CCCCCC) & six ciseaux ouverts (XXXXXX)

Le très puissant Seigneur , héritier des crapaux

Alors subjuguera sous soy tout l’univers

On trouve ce quatrain dès l’édition 1605. Cette date semble- on l’ a vu- très improbable en raison de la présence des sixains et des références à Concini. Mais elle l’est également par ce quatrain chiffré. Selon nous, elle serait au plus tôt à dater de la naissance « miraculeuse » du futur Louis XIV, en 1638 voire de la mort de Louis XIII en 1643, vu que l’année 1642 figure dans toutes les éditions datées de 1611, au sein du Recueil des Prophéties et Révélations, qui constitue un diptyque avec les Centuries.. Car en 1660, il aurait une vingtaine d’années, ce qui est une très jolie échéance prophétique pour un prince français36. On situe d’ailleurs la production de Pierre du Ruau dans les années 1630 (cf RCN, pp. 191 et seq) et à notre avis il conviendrait de considérer plutôt la fin de la dite décennie. De fait, le dit quatrain supplémentaire (souvent désigné comme X, 101) figure dans la dite production troyenne.

Nous ne suivrons donc pas Patrice Guinard dans son « Historique des éditions des Prophétie de Nostradamus (1555-1615) », quand il situe les éditions Chevillot au début du XVIIe siècle. (p. 116) ; « Le quatrain annonce pour 1660 (..) la suprématie de l’héritier du trône , le futur Louis XIII qui n’avait que neuf ans à la mort de son père. Mais Louis XIII décédera en 1643 bien avant la date prescrite ». Les spécialistes du prophétisme du XVIIe siècle37 savent pertinemment que les échéances données à Louis XIII étaient pour les années 1630 et certainement pas pour les années 1660. Il faut donc bien parler d’éditions troyennes antidatées – ce qui était de bonne guerre, mais il n’y a aucune bonne raison de limiter une chronologie du corpus néo-centurique à la date de 1615.

En fait, comme le note R. Benazra, à propos de l’année 1644 (RCN, pp. 198 et seq « Nous avons rappelé la mort de Louis XIII en 1643. L’année suivante, sous le régne de Louis XIV et de l’impopulaire Mazarin , commence à circuler la première édition des Prophéties d’une longue série qui se poursuivra jusqu’en 1665. Toutes ces éditions reproduisent (sic) (..) le quatrain supplémentaire (X, 101) » L’édition de Cologne, chez Jean Volcker, 1689 se référe en son titre Les Vrayes Centuries et Prophéties, aux «éditions imprimées à Lyon l’an 1644 & à Amsterdam l’an 1668 ». Il semble donc bien que la naissance tardive – ce qui n’est pas sans faire écho à la Préface à César- du Dauphin conjuguée avec les morts de Richelieu et de Louis XIII vont générer un nouvel élan centurique, dont le quatrain cryptogramme est emblématique. Il est fort improbable qu’un tel élément ait pu paraître avant cette période qui produira à son tour des éditions antidatées.(1605, 1611, 1627 et bien entendu 1568), qui émaneront notamment des ateliers troyens.

30 Revue RHR 1986

31 Voir P. Guinard, sur la pronostication pour 1552, tlelle que rapportée par Chavigny dans le Recueil de Présages Prosaïques,.

32 Ce point n’a pas été explicité par P. Guinard dans son étude de la Centurie VIII, au centre de son Nostradamus et l’éclat des royaumes, BoD,2011

33 Cf notre fac simile in Documents inexploités sur le phénoméne Nostradamus, op. cit.

34 Voir P.Guinard, CORPUS NOSTRADAMUS 76 --

35 Cf notre posface à L’Astrologie du Livre de Toth d’Etteila, Paris, Trédaniel, 1993

36 Cf Le Texte prophétique en France. Op. cit.

37 Cf. Alexandre Yali Haran, Le Lys et le globe, Éditions Champ Vallon, 2000,

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