Wednesday, 27 June 2012

Du nouveau sur l’origine des éditions 1568 Benoist Rigaud

 

Du nouveau sur l’origine des éditions 1568 Benoist Rigaud

Par Jacques Halbronn

Notre ami nostradamologue d’Utrecht, Theo Van Berkel nous signale avoir découvert mention dans le catalogue on line de la Bibliothèque Nationale de Russie (Russian State Library) , d’un texte intitulé

Resolution des propheties de Nostradamus pour l’an 1568. Extraitte du discours de ses commentaires selon les distinctions astronomiques de M. Ant. Arnoulph, medecin a Ausonne. Imp: Benoist Rigaud, Lyon, 1568. 15 (1) p.

. Gérard Morisse en a retrouvé, entre temps, la trace chez Sybille von Gültlingen, dans sa Bibliographie des livres imprimés à Lyon au seizième siècle. Tome XII: Benoît Rigaud, Baden-Baden & Bouxwiller, Editions Valentin Koerner, 2009, p. 64, n° 404, ouvrage paru après les bibliographies de Chomarat (1989, chez le même éditeur Koerner) et de Benazra (1990, pas de mention non plus dans le Corpus Nostradamus de P. Guinard). Il est étonnant que depuis 2009, cette information n’ait pas circulé et qu’il ait fallu attendre un hasard de recherche de la part de notre ami hollandais.

L’ouvrage est signalé, dans le catalogue russe, conjointement à un autre, sensiblement plus volumineux d’un certain Wolfgang Musculus (1497-1563) : Le Temporiseur, en forme de dialogue, par Eutichius Musculus, où sont décidées et réfutées toutes les difficultez... que peuvent mettre en avant ceux qui temporisent sur le faict de la religion vrayement chrestienne,. apres qu’ils ont connu la vérité évangélique, traduit du latin par V. Poullain, Lyon : J. Saugrain, 1565, In-8° , 85 p. , dont on connait aussi une suite chez le même libraire lyonnais Conseilz et advis de plusieurs grands et doctes personnages sus la mesme matiere contenue au precedent livre du Temporisateur, traduit du latin par V. Poullain, (cf BNF D2 4239 (1) et (2) . Il s’agit de textes d’auteurs réformés, qui considérent l’Eglise Romaine d’Antéchrist – d’où l’expression « religion vraiment chrestienne », et qui comportent des développements sur le prophétisme, ce qui pourrait expliquer que le premier d’entre eux jouxte un texte relatif aux « prophéties de Nostradamus ».

On trouve la trace de cet Antoine Arnoulph à l’occasion d’un rescrit à Rome, qui le désigne comme « religieux célestin », en date du mois de février 1613. Il s’agit bien du même personnage puisqu’il est rappelé à cette occasion son lien avec Auxonne. En 1611, il avait publié une Institution de la Sainte Messe.[6] dont nous n’avons pas réussi à localiser d’exemplaire.

Certes, entre 1568 et 1611-1613, du temps s’est écoulé et le médecin serait entré dans l’ordre des Célestins. Mais il semble bien qu’il s’agisse du même personnage, notamment en raison de la référence à Auxonne, du diocèse de Besançon, dans les deux cas, à plus de quarante ans de distance.

Le fait qu’un autre ouvrage paru en 1565 figure conjointement, à ce qu’il semble, et dont on ne saurait douter de l’existence étant donné la production importante de ce Musculus, qui meurt en 1563, tend à authentifier la publication de 1568, soit trois ans après celle de 1565 en rapport avec l’ouvrage intitulé Le Temporiseur. Il semble qu’il puisse s’agir d’un recueil factice comportant les deux imprimés.

Theo Van Berkel nous écrit :

« Bien que je le connais pas le contenu du livre, attribué a m. Arnoulph, le cas me semble intéressant. Le titre conduit aux questions suivantes:

1. Quant au mots “Resolution des propheties de Nostradamus pour l’an 1568”: si l’année d’issue (1568) est correcte, pourquoi une évaluation des prophéties pendant l’année de l’issue? Il semblerait plus logique si un tel commentaire était issue en 1569?

2. Pourquoi le renvoi à l’année 1568? Est-ce que cette année avait une importance? Ou est-ce que cette année est un renvoi a l’année de l’issue d’une édition B. Rigaud 1568 (oui/non antedatée)? Ou s’agit-il d’un commentaire sur “Prophetie ou revolution merveilleuse [...] l’an de grande mortalité 1568 (Mi. de Nostradamus, Jove éditeur, Lyon, 1568)? «

Il est clair que la présence du libraire lyonnais Benoist Rigaud et de l’année 1568 ne peut laisser indifférent un chercheur dans le domaine nostradamique, outre le fait que l’ouvrage se réfère à Nostradamus.

On note cependant que nous avons ici affaire à des prédictions annuelles, donc a priori dans un genre bien différent des « Centuries » également appelées Prophétie : Resolution des propheties de Nostradamus pour l’an 1568. Extraitte du discours de ses commentaires selon les distinctions astronomiques de M. Ant. Arnoulph, medecin a Ausonne. Imp: Benoist Rigaud, Lyon, 1568.[7]

Ce qui nous intéresse, on s’en doute, c’est le recours à la forme « Prophéties de Nostradamus », et notamment ce pluriel alors que le texte cité par Van Berkel est au singulier. En revanche, l’on sait que Benoist Rigaud a son nom en bas de la page de titre de Propheties de M. Michel Nostradamus, Lyon, 1568

C’est en fait, à notre connaissance que l’on trouve un ouvrage comportant, au XVIe siècle, en son titre « Prophéties de Nostradamus », en dehors évidemment des éditions centuriques. Il ne semble pas qu’il puisse s’agir de cela, ici, du fait que l’expression se poursuit « pour l’an 1568 ». L’ouvrage ne comporterait qu’une quinzaine de pages, si l’on en croit le catalogue russe (cf ci-dessus) La mention de cet Antoine Arnoulph et de ses « distinctions astronomiques » est tout à fait inhabituelle.

Cela dit, il semblerait qu’en fait cela renvoie à une série de prophéties sur plusieurs années dont on aurait extrait ce qui concerne l’an 1568 - on pense à des prophéties ou vaticinations perpétuelles, comme nous le préconisons de longue date - et dont on a gardé des traductions italiennes sans parler des productions des « successeurs » de Nostradamus.

Nous pensons que c’est l’existence d’ouvrages de ce genre qui ont pu donner l’idée à des faussaires des années 1590-1600 de choisir 1568 et Benoist Rigaud pour antidater des éditions portant le nom de Prophéties.

On peut supposer que cet Antoine Arnoulph, passé plus tard Célestin, avait, dans sa jeunesse, alors qu’il était médecin, engagé un tel exercice dès avant 1568 voire du vivant même de Michel de Nostredame, consistant à commenter les dites Prophéties. L’emploi de la formule « distinctions astronomiques » pl16aide également dans le sens d’une production articulée systématiquement sur des données astronomiques, ce qui n’est pas le cas pour les Centuries. Par la suite le dit Arnoulph entra dans les ordres et probablement opta pour d’autres activités que celle de commentateur de la production du dit Nostradamus.

On peut toujours espérer un jour pouvoir lire un tel ouvrage, lequel n’avait jamais été ne serait-ce que mentionné dans les bibliographies spécialisées. C’est selon nous un chaînon manquant et nous félicitons notre ami hollandais pour sa découverte qui devrait notamment intéresser notre ami Gérard Morisse qui avait repéré la mention de « Prophéties » dans les catalogues manuscrits de libraires.

On notera que le mot « Commentaire » qui figure dans le titre du petit volume conservé en Russie, est utilisé en 1596 : Commentaires du Sr de Chavigny beaunois sur les Centuries et Prognostications de feu M. Michel de Nostradamus, Paris, Gilles Robinot. Autre édition chez Anthoine du Breuil (cf. R. Benazra, RCN, pp. 142-143) . Déjà en 1594, on trouvait ce terme dans le Janus François qui en était une première mouture ; Première Face (…) extraite et colligée des Centuries et autres commentaires de M. Michel de Nostredame, Lyon, Héritiers de Pierre Roussin (cf RCN, pp. 130-131). Ce que nous avions déjà signalé par le passé, c’est cette étrange oscillation : tantôt les commentaires sont de Nostradamus, tantôt ils sont sur Nostradamus. Mais on peut aussi se demander si l’expression « Commentaires de M. Michel de Nostredame » ne signifie pas Commentaires des écrits de Nostradamus. Toujours est-il que dans le cas qui nous occupe, on a un certain Antoine Arnoulph, médecin à Auxonne, dont en quelque sorte Chavigny prendrait le relais, notamment dans l’édition de 1596 qui n’est pas bilingue comme celles de 1594.

Rappelons aussi comme nous l’évoquions plus haut l’existence d’un genre qui sera fortement pratiqué dans les années 1560 dans la sphère nostradamique comme, parus en 1571, ces Présages pour treize ans continuant d’an en an iusques à celuy de mil cinq cens quatre vingt trois (…) recueillies de divers autheurs & trouvées en la bibliothèque de defunct maistre Michel de nostredame (..) mises en lumière par M. de Nostradamus le Jeune, Paris, Nicolas du Mont ( Bibl . Sainte Geneviève, Paris, RCN, p. 98).

On notera une similitude entre la présentation du Janus Gallicus et ce texte de 1571 en ce sens que Chavigny se présente en 1594 comme ayant recueilli des documents comme il est dit, en 1571, pour Nostradamus : « extraite et colligée des Centuries et autres commentaires (…) par Jean Aimes de Chavigny », formule qui ne sera pas reprise au titre des éditions de 1596, même s’il est indiqué « feu M. Michel de Nostradamus » alors qu’en 1594, il était simplement indiqué « Michel de Nostredame iadis Conseiller », ce qui est plus vague. (en latin iam olim)

Du vivant de Nostradamus, on n’a conservé que des traductions italiennes- conservées à la BNF, de cette pratique de prédictions d’année en année (cf RCN, pp. 67-68) dont ces Presagi et pronostici di M. Michele Nostradamo Francese quale principiano l’anno MDLXV diligentemente discorendo di Anno in Anno fino al 1570 (dédié au Pape Pie IV). On retiendra cette formule qui nous intéresse plus particulièrement « di anno in anno », qui explique que l’on puisse en faire des extraits pour une année particulière comme cela semble bien avoir été le cas concernant 1568 dans l’exemplaire « russe ».

Rappelons que Benoist Rigaud, le libraire qui publia cette Resolution des propheties de Nostradamus pour l’an 1568. Extraitte du discours de ses commentaires selon les distinctions astronomiques de M. Ant. Arnoulph, medecin a Ausonne, aura participé à la production de textes signés de personnages prenant le nom de Nostradamus (cf RCN, pp. 68-69) : Prognostication ou révolution avec les présages pour l’an mil cinq cens soixante cinq (..) par Mi. De Nostradamus, Lyon, Benoist Rigaud, l’épitre étant datée de juin 1564, donc avant la mort de Nostradamus survenue en 1566.

On peut certes envisager qu’il puisse s’agir avec ce petit volume d’une quinzaine de pages d’une contrefaçon antidatée, étant donné que cet Arnoulph ne nous est attesté par ailleurs pour une période bien plus tardive (1611-1613, date du rescrit c'est-à-dire de la fin de sa carrière ecclésiastique mais il devait alors été septuagénaire, pour le moins) mais nous pensons, pour une fois, devoir refuser cette hypothèse alors même que certains adversaires de nos positions auraient peut-être, à front renversé, préféré, pour une fois, qu’un tel document ne fût pas authentique puisqu’il vient confirmer un usage spécifique du mot « Prophéties » ne renvoyant pas à des quatrains (qui sait ?) et encore moins à des centuries. Rappelons ce passage de la Préface à César au sujet de « vaticinations perpétuelles » qui pourrait bien être – transmis par mégarde- un passage authentique révélant l’existence de cette pratique chez Nostradamus, point qui jusque là reste assez largement contesté.

Cela dit, il nous faut tout de même envisager l’éventualité d’une édition antidatée qui serait postérieure à 1613, date à laquelle Arnoulph aurait quitté les ordres pour se faire médecin à moins qu’il n’ait été médecin antérieurement. Rappelons tout de même qu’il publie en 1611 un ouvrage assez ambitieux sur la « Sainte Messe » en 4 parties : origine de la messe, étymologie de la messe, ses Mystères, ses effets. .. La connaissance du contenu de l’ouvrage, que l’on peut espérer prochaine, devrait évidemment nous aider à trancher, ne serait ce qu’en ce qui concerne d’éventuelles références contextuelles.. Nous pensons qu’en tout état de cause, le titre de ce fascicule, de ce canard- est probablement repris d’une plus ancienne car le caractère alambiqué du titre ne nous semble pas avoir pu être inventé de toutes pièces :.

Resolution des propheties de Nostradamus pour l’an 1568. Extraitte du discours de ses commentaires selon les distinctions astronomiques de M. Ant. Arnoulph, medecin a Ausonne. Il serait en outre étrange que cet Arnoulph qui a bien existé au début du XVIIe siècle soit resitué en 1568. Il nous semble au contraire qu’il s’agit là d’une «erreur de jeunesse » que notre Célestin ne devait pas nécessairement souhaiter évoquer. Il y a là un cas de logique biographique assez emblématique. Si Arnoulph avait décidé de se recycler dans l’astrologie, il eut probablement choisi de le faire sous un pseudonyme d’autant qu’il avait déjà publié sous ce même nom sur des sujets religieux en se référant, qui plus est, à la même ville. Les cas d’auteurs écrivant à des décennies d’intervalle ne sont pas si rares : on pense à Auger Ferrier, à Claude Dariot, médecins astrologues dans les années cinquante et qui publient d’autres travaux d’un autre type par la suite, dans les années quatre vingt. Nous avons bien entendu en tête, au XVIIe siècle, le cas de Jean Giffré de Réchac (auquel nous avons consacré un post doctorat à l’EPHE Ve section, en 2007), dominicain, auteur (anonyme), en 1656, de l’Eclaircissement des véritables quatrains de Maistre Michel Nostradamus et faisant paraitre, par ailleurs, des ouvrages sur le monde religieux (cf. sur propheties.it). Intéressons à la façon dont on signale l’auteur et qui n’est nullement attestée à la fin du XVIe ou au XVIIe siècle : « propheties de Nostradamus ». On rencontre bien plutôt des Maistre Nostradamus ou M. Nostradamus. En revanche, en 1560 paraissaient des Contreditz (…) aux faulses prophéties de Nostradamus, dont l’auteur Antoine Couillard, par ailleurs auteur de Prophéties parodiques (1556) est un adversaire assez acharné. Aucun de ces ennemis ne ferait, d’ailleurs, précéder le nom de Nostradamus de la moindre marque honorifique. En fait, nous irons jusqu’à dire que cet ouvrage pourrait bien être une satire des prophéties de Nostradamus ou un pamphlet politique. Ce qui est intéressant, c’est que Benoist Rigaud publie cela et nous revenons à notre position de départ, à savoir que les faussaires de la fin du siècle se seront inspirés d’un tel document pour concevoir l’édition Rigaud des Prophéties, datées de 1568. Il est assez remarquable que les seules attestations conservées de l’existence de Prophéties de Nostradamus soient dues à des adversaires et ne mentionnent aucun M. ou Maistre devant le nom, ni même de prénom, ce qui n’est pas le cas des éditions antidatées (1555, 1557, 1568), trop polies pour être honnêtes. En 1991, nous avions signalé aux chercheurs un autre texte antinostradamique négligé non recensé dans les récentes bibliographies (cf. notre article dans la revue RHR, °33 « Une attaque réformée oubliée contre Nostradamus », datant de 1561.). A la fin du XVIIe siècle, un Balthazar Guynaud, en 1693, reprendra la formule dans sa Concordance des Prophéties de Nostradamus , qui connut d’autres éditions jusqu’au début du siècle suivant, le terme « prophétie » signifiant ici quatrain. Le mot « prophétie » finira par désigner le corpus dans son ensemble - mais dans ce cas nous aurions eu droit à un singulier- mais au départ, il s’agissait d’une série de quatrains (voire par la suite de sixains), de nos jours, c’est le mot quatrain qui s’est imposé à la place du mot prophétie, d’autant que le terme générique est désormais Centuries, ce qui désigne la disposition des quatrains. Or, il semble bien qu’initialement, les quatrains nostradamiques n’aient pas été rangés en centuries (cf Ruzo ; Le testament de Nostradamus, Rocher, 1982), ce qui explique que les premières éditions en centuries des Prophéties aient comporté des centuries « incomplétes »

JHB

18. 06. 12


[1] Cf « Feux croisés sur Nostradamus » par Olivier Millet, dans Divination et controverse religieuse au XVIe siècle , Paris, Actes des Journées Verdun Saulnier n°4., 1987.

[2] cf nos Nostradamus Researches, sur propheties.it et notre travail pour la Revue Française d’Histoire du Livre, Droz, 2011

[3] sur la distinction astrologue.prophéte voir notre thèse Le monde juif et l’astrologie, Milan, Ed Arché, 1985

[4] cf son intervention en 2004 sur teleprovidence.com

[5] cf nos Documents inexploités sur le phénoméne Nostradamus, Ed. Ramkat, 2002, pp. 201-202

[6] Cf Dictionnaire des cas de conscience ou décisions par ordre ... et Bibliothèque générale des écrivains de l'Ordre de Saint Benoit

[7] Notons que le terme « résolution » qui figure au titre est utilisé par Antoine Couillard «Tu as veu mon petit mignon la résolution du conseil etc »(Prophéties, 1556)

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